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David Rodriguez, coordinateur en matière d’accessibilité universelle à la Ville de Lausanne, insertion professionnelle
Chez nous

Démocratiser l’insertion professionnelle des personnes avec un handicap visuel

Temps de lecture: 5' Posté le

Historiquement, notre fondation soutient les jeunes dans leur route vers l’indépendance et l’autonomie. Aujourd’hui, cet engagement pour l’inclusion professionnelle s’exprime au sein d’une plateforme dédiée à l’orientation, l’insertion et la réinsertion (PORTAILS), mais aussi par l’organisation d’un symposium sur l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap visuel en septembre. Sensibilisation des employeurs, adaptation des places de travail, innovation et bonne volonté, c’est une démarche de longue haleine qui implique beaucoup d’intervenants.

Depuis l’adhésion de la Suisse à la Convention de l’ONU (CDPH) en 2014, le pays s’est engagé à promouvoir une société inclusive. La protection des personnes en situation de handicap contre les inégalités et les discriminations ainsi que la garantie du minimum vital et le droit à une vie autonome sont au cœur de la convention.

Notre Fondation est fière de voir tous ces acteurs se fédérer autour de cette cause. Pour mieux comprendre ce que représente l’insertion professionnelle d’une personne malvoyante ou aveugle sur le terrain, nous sommes allés à la rencontre de David Rodriguez, coordinateur en matière d’accessibilité universelle à la Ville de Lausanne.

Comment avez-vous eu l’idée d’engager une personne avec un déficit visuel à la Ville?

En tant que coordinateur en matière d’accessibilité universelle, je suis forcément sensibilisé à la question de l’insertion professionnelle. Faire le pas d’engager une personne malvoyante était aussi une manière de sensibiliser à leur tour mes collègues et ma direction. Je voulais démocratiser l’emploi de personnes en situation de handicap au sein de l’administration. De par mon précédent poste au Centre pédagogique pour élèves handicapés de la vue (CPHV), j’avais gardé des contacts avec les apprenants que je formais et j’étais bien au fait de leurs parcours de vie souvent semés d’embûches. Une fois parti du CPHV, certains d’entre eux m’ont demandé s’ils pouvaient faire un stage à la Ville, à travers l’assurance-invalidité (AI) ou l’ORIF[1].

Alors oui ! L’insertion professionnelle de personnes en situation de handicap visuel était un champ encore inexploré à la Ville. La direction a tout de suite été partante et cela s’est donc fait très naturellement et Yannick* a été engagé en octobre 2020 en qualité de stagiaire administratif. On ne peut néanmoins pas encore dire que c’est dans la culture de l’entreprise car cela reste encore relatif à un secteur d’activité bien déterminé.   

[1]  Association à but non lucratif ayant pour mission de favoriser l’intégration professionnelle durable de personnes atteintes dans leur santé.

*Prénom d’emprunt

Avez-vous fait beaucoup d’aménagements dans l’espace? Et pour son bureau?

Nous lui avons préparé suffisamment de place pour qu’il ait un grand bureau. Nous lui avons également proposé une découverte des lieux sur la base d’une formation que j’avais suivie. Et puis, nous avons aussi supprimé quelques obstacles, comme par exemple une chaise mal placée… ce n’est pas énorme comme changement (rires).  Du côté interne, nous avons sensibilisé les collaboratrices et collaborateurs en faisant des exercices avec des lunettes de simulation, des bandeaux et des cannes fournis par l’UCBA (Union centrale suisse pour le bien des aveugles). Tout le monde a joué le jeu et était très intéressé !

Au niveau du matériel de travail, cela s’est fait très rapidement. Il y a eu une très bonne collaboration entre les services et cela nous a pris une semaine pour finaliser son poste avec les moyens auxiliaires nécessaires. Notre nouveau collaborateur est ensuite arrivé avec sa loupe, sa caméra d’agrandissement et son téléphone portable.

La collaboration entre les services est essentielle ! Le service informatique a, par exemple, dû comprendre ses besoins informatiques. Il a fallu les mettre en contact avec le SRIHV (le Service romand d’informatique pour handicapés de la vue) et avec certaines personnes de la FSA (la Fédération suisse des aveugles et malvoyants). Tout cela participe à un renforcement des compétences à l’interne. Quelques changements ont été faits à la suite de cette collaboration, dont l’ajout de certains paramètres ou de moyens auxiliaires comme un bras articulé qui permet de choisir sa distance avec l’écran, l’intensité lumineuse ou la zone d’éclairage par exemple. Une fois qu’on a les contacts, cela se fait assez rapidement.

Comment les personnes de l’équipe ont-ils appréhendé l’arrivée d’une personne avec un handicap visuel?

Il n’y a pas eu d’appréhension car le travail d’encadrement a été fait en amont ! Tout le monde a été partant dès le début et a montré de la curiosité…

Mais il y a deux aspects à prendre en compte lors de l’insertion professionnelle une personne avec un handicap visuel dans une équipe : les tâches à proprement parler et le détail des tâches. Lorsqu’il s’agit de déléguer, les gens sont un peu réticents… mais cela change avec le temps. Il suffit qu’ils en fassent l’expérience une fois. L’intégration des personnes en situation de handicap est un enjeu sociétal… Soit on fait une vraie révolution, soit on le fait de façon incrémentale. Je pense qu’il faut un peu des deux. Il y a toujours beaucoup de méconnaissance, d’où l’importance de la sensibilisation et de la formation et puis ensuite… il faut y aller !

Y’a-t-il des limites à l’intégration d’une personne avec des problèmes de vision ? Et en termes de travail?

Je pense qu’il y a des limites qui, dans une certaine mesure, peuvent être du même ordre que chez n’importe quelle autre personne. Certaines tâches vont mieux convenir que d’autres. Dans le cas d’une personne malvoyante, les tâches moins visuelles sont à privilégier, par exemple. Et puis, on adapte aussi les exigences dans la réalisation de toutes les tâches.

Une difficulté rencontrée par les stagiaires bénéficiant de mesures d’intégration de l’AI réside dans l’évaluation du taux de rendement nécessaire pour déterminer une éventuelle rente. Ceci soulève plusieurs questions, à savoir, est-ce que l’employeur dispose de toutes les informations pour pouvoir l’évaluer ? Bénéficie-t-il de points de comparaison pertinents et fiables par rapport à d’autres collaborateurs effectuant des tâches similaires ? Le taux de rendement peut entraver la recherche d’un emploi futur, dans la mesure où la personne doit postuler à un poste correspondant au taux de rendement défini et que les offres d’emploi pour des petits taux d’activité sont moins nombreuses.

D’autres limites ont trait à l’environnement, avec par exemple des contrastes trop faibles entre les murs et le sol, ou alors l’accessibilité aux toilettes, dans les escaliers pour une personne en chaise roulante ou encore d’autres obstacles pouvant se trouver sur le chemin. C’est à l’employeur d’analyser son environnement de travail et d’identifier les changements possibles !

Quels sont les avantages que cette personne peut apporter à l’équipe?

Premièrement, c’est un collaborateur, donc il fournit du travail (sourire). Deuxièmement, il y a une remise en question des pratiques et de la façon de travailler au sein de l’équipe. Cela suscite une plus grande légèreté au travail et la productivité s’en retrouve augmentée ! Il y a également une sorte de bienveillance qui s’instaure, ce qui crée le lien et nous permet d’aller au-delà des préjugés. Lorsque je demande qu’il accomplisse une certaine tâche, cela m’arrive de me demander s’il y parviendra… Si ce n’est pas le cas, ce n’est pas grave, on essaie de trouver une solution. Mais la plupart du temps, il y arrive ! Cela me fait penser à cette fameuse citation de Mark Twain que j’aime beaucoup « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

Plus d’une fois, j’ai été surpris par la synergie de l’équipe. Cela nous apporte réellement plein de bonnes choses. Souvent, on se rend compte que ce qu’on demande n’est pas compliqué et on dédramatise ! De même, lorsqu’on travaille avec une personne avec un handicap, on est vite sensibilisé naturellement, de manière inconsciente et cela nous permet d’améliorer la façon de déléguer les tâches et encadrer la personne. Au final, on s’adapte, comme on s’adapte avec nos collègues de manière générale.

Aviez-vous des craintes en tant que responsable?

Des craintes, je ne dirais pas… mais en tout cas des questions. Comment les collègues vont-ils réagir, est-ce que ça va bien se passer ? Je suis quelqu’un de confiant, donc j’étais persuadé à 99.9% que tout irait bien mais l’inconnu fait toujours un peu peur. Si on donne la charge de travail adéquate aux capacités de la personne, cela se passe bien. On le fait déjà avec nos collaboratrices et collaborateurs : certains travaillent plus vite que d’autres, par exemple. Et ceci n’a jamais été un problème. Ce qui est important, c’est d’être entouré par les bonnes personnes et d’anticiper les difficultés.

Pourquoi pensez-vous que les personnes avec un déficit visuel ont plus de difficultés à trouver un emploi?

Beaucoup de préjugés sont dus à un manque de connaissance du handicap. Il y a une certaine dépendance au chemin qui nous renvoie à nos propres habitudes de travail et à nos propres « handicaps ». Si l’on a toujours fait d’une certaine manière, pourquoi changerait-on ? C’est difficile de remettre en question notre travail en profondeur.  Par manque de ressources, de temps et parce que cela nous renvoie à nos propres limites… et ce n’est jamais agréable (il sourit).

Que pensez-vous des idées préconçues qu’un-e responsable pourrait avoir?

Comme je le disais, de nombreuses craintes proviennent d’une méconnaissance de la situation de handicap. Pour autant, certaines sont légitimes. Il y a par exemple des logiciels particuliers qui ne sont pas accessibles, ce qui peut être éliminatoire dans le choix d’un candidat ou d’une candidate. D’où l’importance de mettre la notion d’accessibilité dans le cahier des charges des fournisseurs avec lesquels on collabore, même s’il peut y avoir des coûts additionnels, souvent moindres. L’important, c’est de pouvoir identifier les différentes barrières pour les appréhender au mieux et anticiper. 

Quel conseil donneriez-vous à un-e responsable qui souhaiterait engager une personne aveugle ou malvoyante? 

Il faut avoir envie de s’informer, de se former de se sensibiliser à la question. Il faut aussi être curieux et ouvert d’esprit. La collaboration avec les réseaux est également essentielle car ces derniers peuvent mettre à disposition de nombreuses ressources. L’employeur n’est pas seul. Et puis, un travail d’intégration doit se faire mais c’est normalement le cas avec tout nouvel employé. Il faut surtout faire confiance à sa nouvelle recrue en lui laissant de l’autonomie !

Quelle est la vision de la Ville de Lausanne par rapport à l’insertion professionnelle de personnes malvoyantes et aveugles ?

La politique d’inclusion de la Ville se concentre sur deux aspects : la relation entre l’administration et les usagers et usagères et celle entre l’administration et les collaborateurs et collaboratrices. En tant que coordinateur en matière d’accessibilité universelle, je m’occupe de l’interface administration-usagers-usagères. Mon public cible est donc la population lausannoise et l’administration communale. L’objectif est de former les collaboratrices et collaborateurs à un certain savoir-être (au niveau de l’accueil au guichet de la Ville, par exemple). Il y a une partie théorique sur les différents handicaps et une partie sur la communication. Si l’on communique en intégrant le FALC (langage facile à lire et à comprendre) par exemple, on touchera alors aussi les enfants, les seniors et les allophones.

Une commission de l’accessibilité universelle a également été créée afin de faciliter la discussion et la collaboration entre les différentes organisations (comme Forum Handicap ou Pro Infirmis) et l’administration. C’est un lieu d’échange où les organisations peuvent formuler leurs demandes et être consultées sur les différentes démarches de l’administration. L’un des objectifs est de démystifier le handicap : on va donc aussi mettre en place des projets qui vont avoir un effet boule de neige… Cela peut être la construction de rampes en lego, par exemple. Si ce projet fonctionne, d’autres seront développés et d’autres villes le feront également !

Changer la culture au niveau d’une ville entière est très difficile. Le sujet est complexe et ce n’est pas toujours simple d’en identifier tous ses aspects. Mais c’est une véritable aventure humaine, on a TOUS énormément à y gagner ! 

Comment voyez-vous les prochaines années par rapport à l’insertion professionnelle ?

Je suis plutôt confiant. Tant que l’inclusion reste une priorité pour les pouvoirs publics et que ces derniers mettent à disposition les ressources nécessaires, c’est le signe que cela n’est pas près de s’arrêter. Les bases légales légitiment aussi ces politiques et leur donnent du poids. Elles se sont renforcées avec l’adhésion de la Suisse à la Convention de l’ONU (CDPH) en 2014. Le pays s’est engagé à promouvoir une société inclusive et la protection des personnes handicapées contre les inégalités et les discriminations ainsi que la garantie du minimum vital et le droit à une vie autonome fait partie intégrante de cette convention. C’est certain que cela ne va jamais aussi vite qu’on le voudrait, mais cela va se faire !

Pour les entreprises qui souhaitent s’engager pour l’insertion professionnelle

Participez à notre Symposium pour l’insertion professionnelle du 9 septembre et rejoignez la Ville de Lausanne et Softcom à notre table ronde. Nous avons le plaisir d’accueillir différent-e-s intervenant-e-s qui présenteront les recherches et les pratiques actuelles en Suisse, France et Amérique du Nord autour de l’accompagnement des personnes avec un handicap visuel dans le processus de la formation, l’orientation et l’insertion professionnelle. Madame Rebecca Ruiz, conseillère d’Etat à la tête du Département de la santé et de l’action sociale, introduira cette journée. Nous y parlerons également des avantages et aménagements nécessaires pour l’engagement d’une personne malvoyante ou aveugle ainsi que des mesures et soutien disponibles pour les entreprises. Nous sommes toutes et tous fiers de vous annoncer le lancement du Prix de l’innovation, soutenu par le Fonds Ingvar Kamprad qui récompense et encourage tous les dispositifs favorisant l’insertion professionnelle des personnes atteintes dans leur santé visuelle.

Photo ©Ville de Lausanne, utilisation et reproduction interdites

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