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Dr Stappler & Daniel Coutaz
Bienvu!

Un patient, deux époques

Temps de lecture: 5' Posté le Par Clémentine Fitaire

Daniel Coutaz a 17 ans lorsqu’il est pris en charge, en 1970, par le Prof. Claude Gailloud, alors médecin-chef de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin, pour un décollement de la rétine. Cinquante ans après, lorsqu’il passe entre les mains du Dr Theodor Stappler, médecin adjoint à l’unité de chirurgie vitréorétinienne de l’Hôpital, pour une cataracte avancée, ce dernier constate que l’intervention de l’époque est restée intacte. Cela grâce à la dextérité du chirurgien et à l’utilisation d’une méthode toujours reconnue.

Dans quel contexte avez-vous été opéré de la rétine ?

Daniel Coutaz (DC) : C’est à l’adolescence, alors que je m’amusais à cligner des yeux, que je me suis rendu compte qu’avec l’œil droit, les verticales étaient brisées. Ma mère m’a alors rapidement emmené faire un contrôle et j’ai été pris en charge en urgence. J’ai le souvenir de la grande patience du Prof. Claude Gailloud, qui a pris le temps de longuement m’expliquer ce qu’il allait faire et pourquoi, à l’aide de dessins précis.

Dr Theodor Stappler (TS) : Il faut savoir que le décollement de la rétine est en effet une maladie grave, dont le seul traitement est la chirurgie. Elle doit être pratiquée en urgence, afin d’éviter la cécité.

Comment traitait-on à l’époque un décollement de la rétine ?

TS : On utilisait la technique du cerclage, ou indentation sclérale, opération relativement complexe qui est toujours pratiquée aujourd’hui, même si certains aspects techniques ont évolué. Elle consiste à rapprocher les parois externes de l’œil et la rétine, en suturant autour du globe une bande de silicone qui agit comme une ceinture. Les bords de la déchirure sont ensuite cicatrisés par cryothérapie. La grande difficulté est de bien localiser et traiter toutes les déchirures, pour que la rétine reste fonctionnelle.

DC : En 1970, les choses étaient un peu plus expérimentales. On n’utilisait pas encore de silicone mais des tissus. On m’a prélevé une bande de fascia le long du muscle de la jambe gauche pour solidifier le recollement.

Sait-on pourquoi apparaît cette pathologie ?

TS : Au fil du temps, le gel vitréen situé dans la cavité de l’œil se liquéfie et se décolle. Avec l’âge, cela entraîne l’apparition de corps flottants, des « mouches volantes » dans le champ de vision. Dans environ 1 cas sur 10’000, la rétine lâche et se déchire. Cette pathologie rare, mais grave, est souvent une complication de la myopie et survient surtout à partir de 40 ans.

Malgré son aspect novateur à l’époque, l’intervention du Prof. Gailloud a résisté aux années…

DC : Les médecins qui ont récemment opéré ma cataracte ont pu constater l’incroyable travail réalisé à l’époque. Le recollement a tellement bien tenu qu’ils n’ont pas eu besoin d’intervenir sur la rétine. Ces chirurgiens sont véritablement des artistes aux doigts de fée !

TS : C’est ce qui fait la beauté de ce type de chirurgie : elle peut tenir à vie, il n’est donc pas surprenant de constater que le travail du Prof. Gailloud est intact, 50 ans après. Pourtant, peu de chirurgiens maîtrisent encore cette technique.

Pourquoi est-il important de conserver ce savoir-faire ?

TS : Au fil des années, la technique du cerclage a été délaissée au profit de la vitrectomie, qui consiste à passer par l’intérieur de l’œil pour retirer le gel vitréen qui s’est infiltré sous la rétine au travers de la déchirure. Dans 98 % des cas de décollement de la rétine, c’est la méthode privilégiée, car elle est tout aussi efficace et plus facile à apprendre par les chirurgiens. Mais dans certains rares cas, comme le rétinoblastome, une tumeur maligne de l’enfant, c’est le cerclage qui doit être pratiqué. Nous sommes les seuls, ici à Lausanne, à recourir à ce type de chirurgie chez ces jeunes patients. Il me paraît donc important de continuer à former les chirurgiens à ces deux techniques.

Qu’est-ce qui a changé dans la prise en charge d’un décollement de la rétine depuis 1970 ?

TS : Le confort du patient probablement. Le cerclage est toujours réalisé, en Suisse, sous anesthésie générale, mais le traumatisme de la chirurgie est moindre et l’œil, après l’intervention, est peu ou pas irrité. Du point de vue du médecin, les outils technologiques sont devenus extrêmement performants et le taux de réussite final de l’opération est bien meilleur qu’il y a 50 ans.

DC : La prise en charge hospitalière est moins lourde, c’est vrai. À l’époque, j’étais resté hospitalisé une semaine. Pour la cataracte, cette fois, je ne suis resté que quelques heures, en ambulatoire. Les choses vont plus vite, certes, mais l’accueil et la bienveillance du personnel sont restés les mêmes. •

Prof. Gailloud
Le Prof. Claude Gailloud, ancien chef de service de l’Hôpital ophtalmique de Lausanne.

Lausanne, berceau de l’innovation ophtalmologique

Dans le milieu de l’ophtalmologie, Jules Gonin (1870-1935) est un nom reconnu mondialement. « C’est le premier à avoir compris, par ses recherches, que la déchirure était la cause du décollement de la rétine et le premier qui a réussi à le guérir en pratiquant des ponctions au travers de la paroi oculaire, permettant l’évacuation du liquide sous-rétinien et la formation d’une adhérence cicatricielle autour de la déchirure.

Avant lui, le pronostic des patients était très mauvais et la cécité inévitable », explique le Prof. Claude Gailloud, ancien médecin-chef de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin. Avec sa technique1, Jules Gonin parvient à un taux de succès de 50 %, une prouesse à l’époque et un espoir pour les patients concernés par cette pathologie rare. C’est une magnifique page de l’histoire de la médecine qui se déroule alors à Lausanne. Dans les années 60, la technique du cerclage est mise au point et pratiquée à l’Hôpital ophtalmique, qui assoit sa notoriété mondiale dans le traitement de la rétine. « L’ophtalmologie est devenue une spécialité à part entière, avec des capacités de traitement incroyables », estime le Prof. Gailloud.

Après cette fulgurante évolution, la discipline est-elle encore capable de repousser ses limites ? Assistera-t-on, dans les prochaines décennies, à l’émergence d’innovations aussi spectaculaires ? Le Prof. Gailloud reste prudent dans ses pronostics : « Si on m’avait dit qu’un jour on pourrait implanter un cristallin artificiel dans l’œil, je ne l’aurais jamais cru ! Nous sommes parvenus à un tel stade de progrès que je ne sais pas si on pourra encore aller beaucoup plus loin. Mais techniquement, il reste des choses à faire. La prochaine étape sera peut-être le remplacement de l’œil entier… Mais quand ? »

1 Thermocautérisation sous anesthésie locale par instillation de cocaïne.

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L’article original a été modifié pour en faire une version web.

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