L’œil et l’art
Plongée dans un univers visuel, mais pas seulement.
Pour créer des œuvres d’art visuelles éblouissantes, il n’est pas nécessaire d’avoir une excellente vision. Certains défauts et maladies donnent même naissance à des tableaux magnifiques. L’œil n’est d’ailleurs pas l’unique organe de la vue : le cerveau et son interprétation influencent la perception. Les illusions d’optique en sont un exemple éloquent.
Faut-il avoir des yeux en parfaite santé pour réaliser une peinture digne d’une exposition ? La réponse est évidemment non. Et cela, pour deux raisons : d’une part, nous ne voyons pas le monde qui nous entoure uniquement avec nos yeux. Notre cerveau, aussi, est à l’œuvre. En effet, il ne renvoie pas l’image telle qu’elle est, mais telle qu’il l’imagine.
D’autre part, parce que l’art va bien au-delà d’une représentation fidèle de la réalité. « Il est là pour soulager, inspirer, mais également pour soulever les problèmes humains et sociétaux. L’art ne reflète donc pas précisément notre vision ou ce qui se trouve dans la pièce, il va bien au-delà », explique le Prof. Thomas J. Wolfensberger, directeur médical de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin. Le ou la peintre va produire un tableau dont le résultat est un savant mélange entre ce qu’il ou elle voit et le message qu’il ou elle a envie de transmettre.
Directeur médical de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin
Qu’en est-il malgré tout de l’impact des troubles visuels ? La myopie (défaut de la vision de loin), l’hypermétropie (nuisant à la vision de près), l’astigmatisme (déformation des objets), la presbytie (lecture de près difficile) influencent peu les artistes qui en souffrent. « Ces défauts de réfraction ne peuvent pas être tenus pour responsables du style de certains peintres, car les lunettes existent depuis plus de 500 ans », poursuit l’ophtalmologue. Ainsi, par exemple, les impressionnistes n’ont pas utilisé le flou en raison d’une myopie supposée. Il était voulu. « Ces artistes cherchaient à s’affranchir des règles académiques de leur époque afin d’explorer de nouvelles manières de représenter la lumière, les couleurs et les impressions visuelles. Leur démarche relevait donc d’un choix intellectuel et esthétique plutôt que d’une limitation physiologique », explique Michael F. Marmor*, spécialiste américain de la rétine et professeur émérite à l’Université Stanford, aux États-Unis.
Spécialiste de la rétine et professeur émérite à l’Université de Stanford (États-Unis)
Il prend pour preuve l’astigmatisme prêté au peintre et sculpteur El Greco (1541-1614). « En raison des silhouettes très allongées que l’on retrouve dans plusieurs de ses tableaux, certains observateurs et observatrices ont supposé que le peintre souffrait d’astigmatisme. Or les déformations observées ne correspondent pas à celles produites par un véritable trouble de la réfraction. De plus, si El Greco avait réellement perçu le monde de façon déformée, il aurait également vu sa toile déformée. En conséquence, il n’aurait pas reproduit ces allongements de manière cohérente », illustre le spécialiste.


Contrastes et émotions
D’autres pathologies, comme la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) ou la rétinite pigmentaire, peuvent influencer une œuvre. « La DMLA altère la vision centrale et cela se voit dans certains tableaux où le centre manque cruellement de détails, comme ceux de Georgia O’Keeffe, par exemple (lire encadré, ndlr). Quant à la rétinite pigmentaire, elle altère la vision périphérique », explique le Prof. Wolfensberger. Un artiste atteint de cette maladie est le peintre Charles-Emmanuel Schelfhout. Il est ainsi connu pour créer de somptueux tableaux de voiliers sur des fonds neutres, ne présentant aucun détail.
Le Prof. Marmor rappelle également le rôle important des contrastes dans la production artistique : « Même si on le compare souvent à un appareil photographique, l’œil humain dispose de spécificités bien différentes. Les circuits neuronaux de la rétine amplifient naturellement les transitions entre les zones claires et les zones sombres. Le cerveau ne reçoit donc pas une reproduction fidèle de la réalité, mais une interprétation dans laquelle les contours et les contrastes sont renforcés. Cette caractéristique du système visuel explique pourquoi les œuvres présentant de forts contrastes attirent davantage notre attention et suscitent souvent une réaction émotionnelle plus intense. »

Syndrome d’Alice au pays des merveilles
Certains cancers, pathologies et infections (oculaires ou neurologiques notamment) peuvent avoir des répercussions importantes sur la perception de l’environnement. « Un exemple particulièrement éloquent est le syndrome d’Alice aux pays des merveilles (trouble ainsi baptisé en référence à l’héroïne de Lewis Carroll et aux passages du livre où elle devient tour à tour gigantesque ou minuscule, ndlr) qui donne l’impression que les objets rétrécissent ou grossissent », explique le Prof. Wolfensberger. Le Prof. Michael Bach, chercheur en ophtalmologie à l’Université de Fribourg-en-Brisgau en Allemagne, ajoute : « Une inflammation du nerf optique peut provoquer l’effet de Pulfrich, une illusion de profondeur liée à un décalage temporel entre les deux yeux (les images perçues par chacun d’eux ne parviennent pas au cerveau en même temps).
Par ailleurs, les personnes atteintes d’une perte visuelle importante peuvent développer le syndrome de Charles Bonnet, induisant des hallucinations visuelles complexes. » La personne atteinte voit des formes géométriques, parfois même des scènes très détaillées, tout en étant consciente que ces images ne sont pas réelles.
Et l’expert de conclure : « Des créateurs comme Maurits Cornelis Escher, Victor Vasarely, Salvador Dalí, Bridget Riley ou encore Marcel Duchamp ont utilisé les ambiguïtés de la perception pour interroger notre rapport à la réalité, via des peintures surréalistes ou des effets d’optique par exemple. Ils ont ainsi créé des œuvres époustouflantes pour le plus grand plaisir de l’œil et de l’esprit. »
Zoom sur quelques peintres ayant souffert d’une déficience visuelle
Plusieurs artistes de renom ont continué à travailler malgré une vision diminuée. Un exemple particulièrement documenté est celui de Claude Monet. Vers l’âge de 60 ans, l’impressionniste français a développé une cataracte. Les tableaux d’art qu’il a peints à cette époque s’avèrent moins détaillés et sont dominés par des teintes de rouge et de jaune, plus faciles à distinguer avec une vision diminuée.
Autre exemple connu : celui d’Edgar Degas. « Il a souffert d’une maladie de la macula dont les symptômes se sont manifestés alors qu’il était encore jeune. Ce n’était donc pas une DMLA. Si on compare deux de ses tableaux pastel, on constate une différence frappante entre celui réalisé dans les années 1870, alors que sa vue était encore relativement bonne, et celui d’après 1900, alors que sa vue était bien en dessous du seuil que l’on considère aujourd’hui comme de la cécité. Ses pastels tardifs ne présentent plus aucun détail des visages ou des mains, les ombres sont grossières et les vêtements inexistants », explique Michael F. Marmor, spécialiste américain de la rétine et professeur émérite à l’Université Stanford, aux États-Unis.

Quant à l’artiste américaine Georgia O’Keeffe, chez qui une DMLA a été diagnostiquée à l’âge de 77 ans, elle a perdu progressivement sa vision centrale. « La maladie a clairement changé ses tableaux, qui ne présentent plus de détails au centre », précise le Prof. Thomas J. Wolfensberger, directeur médical de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin. Cela n’a pas empêché l’artiste américaine de poursuivre son art en se basant sur sa mémoire et son imagination. « Plusieurs peintres ont continué leur travail, même en étant presque aveugles. Ils et elles savaient où se situaient les couleurs sur la palette et pouvaient ainsi poursuivre leurs créations », ajoute-t-il. À noter que les couleurs ne sont pas indispensables à la réalisation d’une œuvre de qualité.
Moins connu, l’artiste contemporain suédois Hans Börje Fellenius, atteint de daltonisme, a réalisé des tableaux émouvants dans des teintes de gris et de brun. Certains d’entre eux décorent les murs du château de La Becque, à La Tour-de-Peilz. L’artiste français Charles Meryon (1821-1868), lui aussi daltonien, s’est naturellement tourné vers l’eau-forte (un procédé de gravure en creux sur plaque métallique) donnant des résultats magnifiques en noir et blanc.

« Les illusions d’optique ne trompent pas le cerveau, elles révèlent son fonctionnement »
Le Prof. Michael Bach, chercheur en ophtalmologie à l’Université de Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, et créateur du site Optical Illusions & Visual Phenomena, explique ce qui se cache derrière certains phénomènes visuels.
Comment fonctionnent les illusions d’optique ?
Contrairement aux idées reçues, elles ne sont pas des erreurs provenant de la vision. Elles révèlent simplement le mode de fonctionnement du système visuel. L’œil, la rétine et le cerveau travaillent ensemble pour construire une image. Mais ils se basent parfois sur des informations incomplètes ou ambiguës qui aboutissent à ces phénomènes.
Quand avez-vous commencé à vous y intéresser ?
Durant ma thèse de doctorat, j’ai parcouru de nombreux ouvrages qui montraient des exemples d’illusions d’optique. Cela a piqué ma curiosité.
Une illusion d’optique vous a-t-elle particulièrement fasciné ?
Oui, l’illusion de Craik-O’Brien-Cornsweet. Dans cette figure, deux surfaces qui possèdent la même luminosité paraissent différentes à cause de la section à laquelle elles sont accolées. Le cerveau pense que la zone qui se trouve près du bord à fort contraste est forcément plus sombre.
Pourquoi le cerveau procède-t-il ainsi ?
Il cherche à construire une représentation cohérente du monde qui l’entoure. Elle repose notamment sur des raccourcis et des phénomènes d’adaptation. Un exemple souvent parlant est celui du mouvement. Nous avons parfois l’impression qu’une image fixe bouge. Les neurones spécialisés dans la détection des mouvements peuvent mal interpréter une image fixe s’ils sont surstimulés.
Les illusions d’optique sont-elles donc dues à une sorte de « faiblesse » du cerveau ?
Au contraire, elles montrent son extraordinaire capacité à interpréter un monde complexe. En étudiant les situations dans lesquelles cette interprétation s’écarte de la réalité physique, les chercheurs et chercheuses découvrent les règles profondes qui gouvernent notre perception. Les illusions constituent l’un des meilleurs laboratoires pour comprendre comment nous voyons notre environnement.
*Auteur du livre The artistic Eye, Kugler Publications, 2023
Nous avons modifié l’article original pour en faire une version web.